Kabgayi, 2 juin 1994 : le jour où les Inkotanyi ont sauvé plus de 10 000 Tutsi d’une mort imminente
Le 2 juin 1994 demeure une date historique dans la mémoire des survivants du génocide perpétré contre les Tutsi. Ce matin-là, les troupes du Front patriotique rwandais (FPR-Inkotanyi) sont entrées à Kabgayi et ont sauvé plus de 10 000 Tutsi qui se trouvaient au bord de l’extermination.
Trente-deux ans plus tard, cette opération reste l’une des plus importantes missions de sauvetage de civils réalisées durant le génocide contre les Tutsi, tant par le nombre de personnes secourues que par les circonstances dramatiques dans lesquelles elle s’est déroulée.
Au début du génocide, des dizaines de milliers de Tutsi venus de différentes régions du Rwanda convergèrent vers Kabgayi, dans l’actuel district de Muhanga. Beaucoup croyaient y trouver refuge en raison de la présence de nombreuses institutions religieuses, notamment le diocèse catholique, des écoles, un hôpital et plusieurs communautés religieuses.
Cette conviction trouvait son origine dans les violences anti-Tutsi des décennies précédentes, notamment entre 1959 et 1972, lorsque certains lieux religieux avaient parfois servi d’abris aux personnes persécutées.
En 1994, plus de 50 000 Tutsi étaient regroupés sur la colline de Kabgayi, dans les écoles, les séminaires, les couvents et d’autres bâtiments. Mais l’endroit qu’ils considéraient comme un sanctuaire se transforma rapidement en un immense piège.
Les miliciens Interahamwe, appuyés par les autorités locales et les forces gouvernementales, organisèrent des rafles quotidiennes. Des Tutsi étaient régulièrement sélectionnés, emmenés puis exécutés dans différentes localités.
Lors de la 32e commémoration du génocide contre les Tutsi organisée à Kabgayi le 2 juin 2026, la maire du district de Muhanga, Jacqueline Kayitare, a rappelé la cruauté particulière qui a marqué les massacres dans cette région.
Elle a souligné que des véhicules de l’ONATRACOM, l’entreprise publique de transport de l’époque, furent utilisés pour transporter des groupes entiers de Tutsi vers les lieux d’exécution, notamment à Nyabarongo, dans la région de Ngororero, ainsi qu’à Kibilira.
Des bourgmestres de plusieurs communes, accompagnés de miliciens venus parfois de Kigali, se rendaient à Kabgayi pour identifier et sélectionner les Tutsi originaires de leurs localités respectives.
Lorsque le gouvernement intérimaire génocidaire s’installa à Gitarama, les préparatifs visant à accélérer l’extermination des Tutsi de Kabgayi furent intensifiés afin que les Inkotanyi ne trouvent aucun survivant à leur arrivée.
À la fin du mois de mai 1994, les forces du FPR-Inkotanyi progressaient rapidement après avoir pris Nyanza et Ruhango.
Le matin du 2 juin 1994, entre 9 heures et 10 heures, des tirs éclatèrent autour de Kabgayi. Les soldats gouvernementaux et les miliciens furent surpris par l’avancée des combattants du FPR-Inkotanyi arrivés depuis le Bugesera et la région du Mayaga.
Pour les milliers de réfugiés qui vivaient depuis plusieurs semaines dans la faim, la peur et l’attente de la mort, ces coups de feu marquèrent le début de la délivrance.
En quelques heures, les positions des forces génocidaires tombèrent et les survivants comprirent que les Inkotanyi étaient enfin arrivés.
Selon les estimations historiques, entre 12 000 et 15 000 Tutsi furent sauvés à Kabgayi par les Inkotanyi. Il s’agit de l’un des plus importants groupes de civils secourus en un même lieu et dans une même opération durant le génocide contre les Tutsi.
Cette réalité contraste avec l’ampleur du massacre. Sur les plus de 50 000 Tutsi qui avaient cherché refuge à Kabgayi, plus de 35 000 furent assassinés. Beaucoup furent jetés dans la rivière Nyabarongo, tandis que d’autres furent tués sur les collines environnantes ou dans des sites d’extermination comme Kibilira.
La libération de Kabgayi ne marqua pas la fin des dangers.
Les combats entre le FPR-Inkotanyi et les forces gouvernementales demeuraient intenses dans la région. Les rescapés furent donc immédiatement évacués vers les zones sécurisées contrôlées par les Inkotanyi.
Sous leur protection, ils traversèrent notamment Ruhango, Ntongwe et d’autres localités avant d’atteindre le Bugesera, où ils furent installés dans des zones plus sûres telles que Nyamata et Mbyo.
Pour beaucoup, ce voyage représentait le passage de l’enfer à la vie.
Lors de la commémoration de cette année à Kabgayi, Nduwayezu Venuste, l’un des survivants sauvés le 2 juin 1994 et dont les parents reposent aujourd’hui au mémorial de Kabgayi, a rendu hommage aux Inkotanyi.
« Nous ressemblons à un arbre retiré du feu. Les Inkotanyi nous ont sauvés alors que nous étions arrivés à la dernière minute avant notre exécution. Chaque fois que cette date revient, je me souviens que nous n’avions plus aucun espoir, mais nous avons été sauvés à la dernière seconde », a-t-il déclaré.
La cérémonie du 2 juin 2026 a également été marquée par l’inhumation digne de huit victimes du génocide contre les Tutsi, dont quatre corps récemment découverts et quatre autres transférés depuis des lieux de sépulture inappropriés.
Présidant la commémoration, le ministre de l’Intérieur et de la Sécurité, Dr Vincent Biruta, a rappelé le rôle historique joué par Kabgayi dans la diffusion de l’idéologie génocidaire depuis l’époque coloniale jusqu’aux régimes qui ont précédé le génocide.
Trente-deux ans après les événements, la mission de sauvetage de Kabgayi demeure un symbole puissant de courage, de résistance et de libération. Pour les milliers de survivants qui doivent leur vie à cette intervention, le 2 juin 1994 reste le jour où la mort a reculé et où l’espoir a repris ses droits.
