Alice Wairimu Nderitu : « Un génocidaire a échappé à la justice »
Alice Wairimu Nderitu, ancienne Conseillère spéciale du Secrétaire général des Nations Unies pour la prévention du génocide, a réagi avec fermeté après la mort de Félicien Kabuga survenue samedi à La Haye, aux Pays-Bas.
Dans un article intitulé “A Genocidaire Has Escaped Justice”, publié le 18 mai 2026, Alice Wairimu Nderitu estime que Kabuga « a échappé au jugement non pas grâce à son innocence, mais grâce au temps », après avoir réussi pendant plus de 25 ans à se soustraire à la justice internationale.
Arrêté en 2020 près de Paris après des décennies de cavale, Kabuga était considéré comme l’un des principaux financiers et organisateurs du génocide contre les Tutsi de 1994, qui a coûté la vie à plus d’un million de personnes. Mais son procès devant le Mécanisme international appelé à exercer les fonctions résiduelles des tribunaux pénaux (IRMCT) n’a jamais véritablement commencé, les juges l’ayant déclaré inapte à être jugé en raison de sa démence avancée.
Alice Wairimu Nderitu regrette profondément que le monde n’ait jamais pu entendre publiquement les détails de ce qu’elle décrit comme « l’un des procès criminels les plus importants depuis Nuremberg ».
« Son arrestation représentait un moment moderne de Nuremberg, un procès à travers lequel le monde aurait enfin appris, dans les moindres détails, comment un génocide est planifié, financé, organisé et exécuté », écrit-elle.
Selon elle, le procès de Kabuga aurait également permis d’exposer les réseaux politiques, financiers et internationaux qui l’ont aidé à fuir pendant des décennies.
L’ancienne responsable onusienne rappelle que Kabuga était accusé d’avoir financé les milices extrémistes ayant exécuté le génocide, d’avoir participé à la création de la Radio Télévision Libre des Mille Collines (RTLM), et d’avoir contribué à la diffusion de la propagande haineuse appelant à exterminer les Tutsi qualifiés de « cafards ».
Elle souligne également que l’une des accusations les plus glaçantes concernait l’importation d’environ 500 000 machettes utilisées comme « outils d’extermination ».
« Le génocide contre les Tutsi n’était pas une folie spontanée. Il a été minutieusement planifié, financé et exécuté », insiste Alice Wairimu Nderitu.
Dans son texte, elle compare l’importance du procès manqué de Kabuga à celle des procès historiques comme ceux de Nuremberg, d’Adolf Eichmann, du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) ou encore des Chambres extraordinaires au Cambodge.
Pour elle, les procès ne servent pas uniquement à condamner des criminels, mais aussi à préserver la mémoire collective et empêcher le négationnisme, le révisionnisme et la distorsion de l’histoire.
Alice Wairimu Nderitu évoque également les atrocités perpétrées dans les églises de Nyamata et Ntarama, où des milliers de Tutsi réfugiés ont été massacrés à la machette, à la grenade et à coups de gourdins.
Elle rappelle aussi que la longue fuite de Kabuga aurait coûté d’autres vies, citant notamment le journaliste kényan William Munuhe, retrouvé assassiné en 2003 après avoir participé à des efforts visant à localiser Kabuga au Kenya.
En conclusion, elle affirme que la mort de Kabuga ne doit pas conduire à l’oubli de son rôle central dans le génocide contre les Tutsi.
« Nous avons l’obligation de faire en sorte qu’il ne soit pas simplement retenu comme un vieil homme mort en détention, mais comme l’un des principaux architectes et financiers inculpés d’un génocide », écrit-elle.
Elle termine par une question lourde de sens :
« Ceux qui ont protégé Félicien Kabuga pendant des décennies l’ont-ils laissé être retrouvé uniquement lorsqu’ils savaient qu’il ne pourrait plus parler ? »