Jeanne Uwimbabazi : de l’abandon à l’ETO à la survie grâce au FPR-Inkotanyi
Trente-deux ans après le génocide contre les Tutsi de 1994, Jeanne Uwimbabazi demeure l’une des voix les plus marquantes des survivants de la tragédie de l’ETO Kicukiro. Le 2 juin 2026, lors de l’inauguration du Mémorial en hommage aux victimes du génocide contre les Tutsi à Paris, elle a livré un témoignage poignant devant le Président de la République du Rwanda, Paul Kagame, et le Président de la République française, Emmanuel Macron.
Son récit retrace l’abandon des réfugiés par les Casques bleus belges de la MINUAR, les massacres qui ont suivi à Nyanza-Kicukiro et le sauvetage des survivants par les soldats du FPR-Inkotanyi.
Aujourd’hui installée en France, où elle est arrivée le 5 juillet 1994 avec trente-et-un autres enfants grièvement blessés pour y recevoir des soins médicaux, Jeanne porte en elle la mémoire de ceux qu’elle a perdus et une profonde reconnaissance envers ceux qui lui ont sauvé la vie.
Au début de l’année 1994, la famille Uwimbabazi vivait à Kigali et préparait un heureux événement : le baptême d’Ornella, la petite-fille aînée de la famille, âgée de quinze mois. La cérémonie devait avoir lieu le 10 avril.
Mais dans la nuit du 6 avril 1994, tout bascule avec l’attentat contre l’avion du président Juvénal Habyarimana. Dès le lendemain, les barrières des miliciens Interahamwe se multiplient dans Kigali et les massacres commencent.
Le matin du 7 avril, le père de Jeanne comprend que leur quartier est devenu dangereux. Il demande à sa famille de quitter la maison et de se réfugier dans un bâtiment en construction. Peu après, il est assassiné devant son domicile. Les autres membres de la famille sont contraints de fuir pour tenter d’échapper aux tueurs.
Dans le chaos qui s’installe, Jeanne cherche refuge auprès de voisins hutu. Une première famille refuse de l’accueillir. Une autre accepte de la cacher pour une nuit seulement, avant de lui demander de partir par crainte de représailles.
Elle parvient finalement à rejoindre l’École Technique Officielle (ETO) de Kicukiro, placée sous la protection de la Mission des Nations unies pour l’assistance au Rwanda (MINUAR). Près de 2 000 personnes, majoritairement des Tutsi, y ont trouvé refuge dans l’espoir d’être protégées.
Quelques jours plus tard, sa famille réussit également à rejoindre l’établissement. Malgré ce soulagement, Jeanne reste sans nouvelles de sa sœur aînée, de son beau-frère et de leur petite fille Ornella, qui vivaient à Nyamirambo.
« Je pensais que mon beau-frère, qui travaillait pour le Programme des Nations unies pour le développement, avait peut-être été évacué avec les expatriés. Mais cela ne s’est jamais produit », se souvient-elle.
À l’ETO, les réfugiés observent quotidiennement les Casques bleus entrer et sortir du site pour récupérer des ressortissants étrangers dispersés dans Kigali et les conduire vers des zones sûres.
Le 11 avril 1994, les évacuations s’accélèrent. Les étrangers quittent l’établissement pour être conduits vers l’aéroport. Les responsables de l’école partent également. Les réfugiés rwandais comprennent alors qu’ils vont être abandonnés face aux miliciens qui encerclent déjà le site.
« Les soldats de l’ONU nous ont demandé de rentrer dans les bâtiments en disant qu’un repas allait être servi. Peu après, un véhicule transportant trois soldats français est arrivé. Les Casques bleus ont alors démarré leurs camions et se sont préparés à partir. Certains d’entre nous criaient, d’autres étaient paralysés par la peur. Nous nous sommes placés devant leurs véhicules pour tenter de les empêcher de partir. Ils ont tiré en l’air. Nous nous sommes couchés au sol sans savoir s’ils tiraient sur nous. Puis ils sont partis. Ils avaient reçu des ordres. Pourtant, leur simple présence aurait suffi à nous protéger. »
Plus de trois décennies après les faits, Jeanne continue de s’interroger sur l’absence de responsabilité pour ceux qui ont pris la décision de quitter l’ETO en laissant derrière eux des milliers de civils sans défense.
Après le départ des Casques bleus, les miliciens Interahamwe et les soldats des Forces armées rwandaises obligent les réfugiés à quitter l’ETO pour marcher vers Nyanza-Kicukiro.
C’est là que débute l’un des massacres les plus emblématiques du génocide contre les Tutsi.
De nombreux membres de la famille de Jeanne sont assassinés. Elle-même parvient d’abord à échapper aux attaques sans être blessée et trouve refuge dans un buisson. Mais le lendemain, les tueurs reviennent pour traquer les survivants.
Découverte avec d’autres rescapés, elle est attaquée à la machette. Plusieurs personnes cachées à ses côtés sont tuées sur place.
Gravement blessée, affaiblie et convaincue que sa fin est proche, Jeanne passe la nuit parmi les corps des morts et les survivants agonisants.
Au matin, alors qu’elle lutte pour rester consciente, elle entend des pas s’approcher.
« Quelqu’un a touché ma joue. Quand j’ai ouvert les yeux, j’ai vu un soldat du FPR. »
Le militaire l’évacue immédiatement vers une zone sécurisée où les survivants reçoivent les premiers soins disponibles.
Parmi les soldats qui lui portent assistance figure un homme nommé Victor, dont elle n’a jamais oublié la bienveillance.
« Le soldat Victor a passé une bonne partie de la soirée à me nourrir avec patience. Il me redonnait la vie alors que je n’avais plus aucun espoir de survivre. »
Après son sauvetage, Jeanne est transférée vers des zones contrôlées par le FPR-Inkotanyi, notamment à Byumba, où les blessés et les rescapés sont pris en charge.
Compte tenu de la gravité de ses blessures, elle est ensuite sélectionnée parmi un groupe de trente-deux enfants nécessitant des soins spécialisés à l’étranger. Le 5 juillet 1994, elle arrive en France pour y être soignée.
Cette nouvelle vie lui permet progressivement de se reconstruire, sans jamais oublier ceux qu’elle a perdus ni ceux qui lui ont permis de survivre.
Lors de la cérémonie d’inauguration du mémorial de Paris, Jeanne Uwimbabazi a tenu à exprimer publiquement sa gratitude.
« C’est la première fois en trente-deux ans que j’ai l’occasion de le faire », a-t-elle déclaré avec émotion.
Elle a remercié le Président Paul Kagame, alors commandant du FPR-Inkotanyi, ainsi que les soldats qui ont risqué leur vie pour sauver les civils abandonnés aux massacres.
Pour Jeanne, si elle peut aujourd’hui témoigner depuis la France, c’est grâce à ces combattants qui ont mis fin au génocide contre les Tutsi et offert une seconde chance à des milliers de rescapés.
Son histoire demeure l’un des témoignages les plus bouleversants de la tragédie de l’ETO Kicukiro : celui d’une adolescente abandonnée par ceux qui avaient pour mission de la protéger, mais sauvée au dernier moment par ceux qui ont choisi d’agir.
Trente-deux ans plus tard, sa voix continue de porter la mémoire des victimes et de rappeler au monde l’importance du devoir de mémoire, de la vérité et de la responsabilité face au génocide.
